ONZE
Je voulais me souvenir, revivre ce moment où nous nous sommes rencontrés. Ça fait onze ans, jour pour jour. Le 15 août 1996, à Cali, en Colombie, notre histoire commençait. Je veux m’en souvenir, qu’il s’en souvienne lui aussi. Je veux que nous nous rappelions comment et pourquoi notre histoire a commencé. C’ est pourquoi je retranscris ici un extrait du carnet de bord que j’ai écrit lorsque je me suis rendu au Mali en 2004, il y a trois ans exactement, et dans lequel je raconte cette rencontre.
C’est donc ma façon de célébrer cet anniversaire, de lui dire que je suis heureux d’être avec lui après ces onze ans vécus ensemble, que je suis fier de ce que nous avons réussi à construire tout au long de ces années, que je le remercie de me connaître si bien et de savoir respecter ce que je suis, même si parfois, je le sais, il y a des choses qu’il a du mal à accepter chez moi ; c’est donc ma façon de lui dire que je l’aime, que je continuerai à l’aimer encore onze ans, voire plus si la vie nous accorde ce privilège.
Voici cet extrait :
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On se connaissait depuis mars, mais ce fut en juin que nous avons commencé à sortir, à nous voir plus régulièrement, avec la complicité de l’une de mes amies et de son petit copain français. Le samedi précédent, nous étions allé voir Priest, un film anglais d’Antonia Bird sur un prêtre qui a du mal à vivre son homosexualité au sein de l’église catholique. Le film nous avait parlé à tous les deux, nous avait touché. A la sortie, nous étions allé à Tropicana, un drive-in tout près du cinéma. C’est là, un après-midi, sous le soleil brûlant des tropiques et ce vent violent du mois d’août, que nous avons compris que nous commencions à tomber amoureux l’un de l’autre. Mais aucun de nous deux n’a eu le courage de l’avouer à l’autre.
Nous avons déjeuné un sandwich accompagné d’une bière. Nous nous sommes raconté nos vies. C’était très étrange de l’écouter et de sentir qu’en parlant de lui, il parlait de moi, de ma propre histoire : l’enfant modèle, le bon élève, ce père absent pendant l’enfance, des liaisons avec des femmes beaucoup plus âgées que nous et une relation récente avec une fille. Et tant d’autres choses. Le reflet et le miroir ont fait leur effet en nous. Ce n’était pas cela l’état amoureux en fin de comptes ? Se voir en l’autre, se reconnaître en lui ?
Moi, qui avais dit et répété à mes amis, qui se moquaient de moi, que je ne croyais pas à l’amour, que cela n’existait pas, commençais tout d’un coup à ressentir des choses que je n’avais jamais ressenties auparavant. Jamais. Je n’arrêtais pas de penser à lui, dès que je le voyais, mes genoux se mettaient à trembler et le cœur battait plus vite que d’habitude. Tout ce que je faisais, ce que je pensais, ce que je disais, ce dont je rêvais n’avait qu’un nom : le sien. Et pourtant, ce que je connaissais de lui ne correspondait pas du tout à cette image que j’avais de la personne idéale avec qui je voulais vivre une histoire d’amour. A trente ans, je découvrais l’amour et en même temps je réalisais combien il nous échappe, combien il est étranger à tout contrôle, à toute logique, à toute idée faite. Sans même m'en rendre compte, j’ai tout effacé, tout oublié, et me suis laissé emporter par ce sentiment jusqu’alors inconnu qui me dépassait.
Cet après-midi, nous nous sommes quittés sans rien nous dire de plus. Le lendemain, je n’ai fait que penser à lui. Je n’arrêtais pas de me demander s’il ressentait la même chose que moi. Le soir, j’ai demandé à ma cousine avec qui je vivais de me donner le téléphone de sa sorcière de chevet et je l’ai appelée. Je lui ai posé plein de questions : « Est-ce que cette personne pense à moi ? Est-ce que je vais la revoir ? Est-ce que cela va marcher ? » Bien sûr, je n’ai pas osé dire « il » ; je n’ai pas eu le courage. Et puis, moi comme lui, nous n’avions pas encore tout à fait accepté ce que nous étions. « Donnez-moi l’initial de son prénom, je vais lire le tabac pour vous, et rappelez-moi dans une demie heure ». Trente minutes après j’avais la réponse : « Cette personne pense à vous en ce même moment, elle se pose les mêmes questions que vous, vous vous reverrez bientôt au tour d’un verre et cela va marcher et pour longtemps ».
Et puis, le jeudi 15 août 1996 est arrivé. Nous sommes allé à El Trovador, un petit bar où l’on passait de la musique classique et des opéras. J’avais apporté avec moi des photocopies de toutes mes nouvelles, toutes celles que j’avais écrite jusqu’à ce jour, même celles que je n’avais pas corrigées. Dans ces pages, je lui offrais ce qui était le plus important et le plus précieux pour moi. Il les a gardées, et les garde toujours quelque part dans notre appartement parisien. Comme s’il s’agissait d’un signe, nous y avons rencontré l’un de ses collègues qui travaillait au Lycée Français et qui était venu avec son petit copain colombien. Après deux bières, nous sommes partis.
Nous sommes allé vers le nord de la ville et nous sommes arrêté à El Oasis, un autre drive-in. Nous nous sommes installés en terrasse, près du trottoir. Il n’était pas encore minuit et la rue en ébullition déversait son flot de fêtards, comme d’habitude dans ce quartier. Nous avons commandé des sandwichs et des bières. Lorsque nous avons fini de manger, j’ai pris une serviette en papier et j’y ai écrit : « De quoi as-tu peur ? » En réponse, j’ai senti sa main prendre la mienne. J’ai eu peur et un peu honte. « Les gens vont nous voir ! » « Et alors ? », m’a-t-il dit l’air provocant. « Allons ailleurs », je lui ai proposé.
Nous sommes montés dans sa vieille Suzuki pourrie et il a commencé à rouler au hasard, comme un automate, sans savoir où aller. Nous avons traversé la ville d’un bout à l’autre et il ne se décidait pas à s’arrêter. Finalement, dans une rue isolée d’un quartier industriel, il s’est garé et sans rien dire, il m’a embrassé. Je me sentais dans un état un peu bizarre, je ne savais pas quoi dire ; j’ai alors dit : « On devrait y aller, non ? Il est tard et demain on a la réunion de la revue ». Oui, le lendemain une autre histoire débuterait, celle de Vice Versa, la revue culturelle colombo française qui deviendrait au fil des années l’une des revues culturelles de référence du pays, et que nous deux, avec d’autres amis colombiens et français, étions en train de fonder. Il a démarré et, lorsque la voiture était en marche, m’a pris par la main. Il souriait, moi aussi. Nous venions d’avoir, tous les deux, notre premier vrai baiser d’amour. Et c’était beau.
20/08/07 - 22:29
:o) C'est beau!
bear4u