séjour français III
mardi, 10 juillet 2007
jour 3
Nous ne sommes toujours pas dans le présent. Ce passage par Caen en est la confirmation ; nous sommes retournés dans le passé et nous irons bientôt vers le futur incertain. C’est ici que F est né, lorsque son père commençait son parcours professionnel, c’est aussi ici au lycée Malherbe qu’il était en classe préparatoire HEC, et c’est ici, m’a-t-il dit, qu’il voudrait un jour s’installer. En nous promenant dans ces rues et ruelles, j’essaie de m’imaginer ici, vivant ici, faisant cette ville la mienne. J’ai beau faire des efforts, je n’y arrive pas.
Après le rendez-vous chez le pneumologue, qui lui a dit que tout allait bien, qu’il était guéri, nous laissons la voiture dans un parking et partons en promenade. Il me montre le château, l’abbaye aux hommes, l’abbaye aux dames, les quartiers des alentours qui n’ont pas été bombardés pendant l’assaut de la ville á la fin de la deuxième guerre mondiale, car, me raconte F. une fois de plus, les Anglais avaient des consignes pour ne pas toucher à ces sites que Guillaume le conquérant, leur roi normand, avait fait construire avant de partir conquérir les îles britanniques. Nous prenons la rue Froide, qui s’appelle ainsi, me raconte-t-il, car d’après la légende, Guillaume aurait traîné Mathilde par les cheveux dans les rues de Caen, et lorsqu’ils traversèrent cette rue-là, elle se plaignit du manque de compassion de ses habitants.
Je ne sors pas mon appareil car il pleut, et car je me dis aussi que nous ne sommes pas ici pour faire du tourisme. Je cherche un salon de coiffure, cela fait des jours que je veux me faire couper les cheveux. Ce serait aussi une façon, je pense, de rentrer enfin dans le présent. Je laisse tomber, les prix sont trop élevés, et je n’aime pas dépenser tant d’argent dans une coupe. A Paris, je cherchais toujours les petits salons du quartier, tenus par des asiatiques ou des arabes, qui étaient très bon marché. Il me faudra peut-être attendre d’arriver à Paris.
Sous la pluie, nous arrivons au restaurant où, me raconte F., la famille venait déjeuner, où son père recevait ses clients. Nous rentrons et commandons. Nous sommes ici sans y être vraiment. Il m’amène dans un voyage vers le passé, à son passé, et je me laisse entraîner. C’est la première fois que je suis dans sa ville natale. Il m’a tant parlé de Caen, de tout ce qu’il a vécu ici, que je ne peux que me taire et écouter encore une fois ces histories, son histoire qui se dévoile à moi d’une façon tout à fait différente, comme pour la première fois.
Après déjeuner et après le rendez-vous avec un conseiller financier, nous partons faire un circuit assez particulier. Près du tribunal, F. me montre l’immeuble où son père avait son bureau et où il avait aménagé les combles pour que F. puisse y loger le temps de ses études. Puis, nous nous approchons de la maison où le père de sa mère avait établi le magasin qui fournissait les pâtissiers de la région et où les enfants passaient la plupart de leur temps sous l’aile d’une arrière grand-mère qui tenait cette maison d’un bras de fer. Finalement, il m’amène jusqu’à la clinique où il est né. Tout est là, mais rien n’a le même sens, car il le sait, la vie, notre vie, nous la vivons ailleurs. Ici, il n’y a que des souvenirs d’une autre vie qui fut déjà et qui ne sera plus.
Néanmoins, il insiste, il rêve d’un jour venir s’installer ici, dans sa ville natale. Je regarde la ville, j’essaie de la comprendre, de la sentir. C’est une belle ville, ses quartiers anciens sont magnifiques, du même que tous ces monuments ; mais je ne me sens pas touché. Je me demande pourquoi. Qu’est-ce qui m’empêche de me sentir à l’aise ici ? Tout à coup, c’est lui qui trouve la réponse lorsque nous sommes assis sur la terrasse d’un café : « Tu as remarqué ? », me demande-t-il. « Il n’y presque pas de noirs et d’arabes dans cette ville ! » Je comprends alors que moi, je ne pourrais pas vivre dans un endroit où je devrais faire face à ma peur de me sentir différent, de me sentir regardé. Je le lui dis. Il ne dit rien. On verra le moment venu. Pour l’instant, il faut continuer à vivre notre présent qui, nous le savons tous les deux, est ailleurs, là-bas, dans ce petit pays que nous avons quitté il y a trois jours et qui continue à nous hanter.
17/07/07 - 17:56
Peut-être le passé est-il encore plus lointain, plus inaccessible quand il s'agit de celui d'un autre. En tout cas, c'est toujours un terrible voyage vers l'étrangeté, au sens de Camus...
kolokani