UNIQUE
UNIQUE
« La mer est un oubli,
une chanson, une lèvre ;
la mer est un amant,
réponse fidèle au désir. »
Luis Cernuda
Il arrive avec deux canettes de bière, une dans chaque main ; celles de la troisième tournée. Ce n’est pas le même état que celui de l’autre nuit –trois bières ne produisent pas le même effet que deux bouteilles de rouge et quelques verres de rhums–, mais un brin d’ébriété commence à lui brouiller les sens. Il pose la canette sur le bureau, brusquement, pour cacher le léger tremblement de ses mains. Il est hanté par les images floues de cette nuit qui surgissent comme des éclats imprécis, flous, sans ordre ni cohérence. Timidement, il fait un pas vers lui, troublé par la carrure virile de son dos. Tandis qu’il lui tend la canette, l’odeur douceâtre de son parfum se faufile, abrupte et violente, dans ses fosses nasales, tout en accroissant cette ivresse qui commence à briser en petits morceaux les vieilles inhibitions dues, il le sait bien, à ses peurs. Le temps d’un bref instant durant lequel son bras s’approche, il est assailli par ces baisers avides, presque frénétiques, qu’il se donnèrent lorsqu’ils se débarrassaient de leurs vêtements ; à cette image se mélange l’odeur envoûtante de ce sexe et de ces poils qui s’offrirent à sa bouche quand ils furent nus ; ou peut-être avant, il ne le sait pas, car le récit se refuse à être linéaire dans sa mémoire. Sans s’en rendre compte, sa main part en croisade vers le cou, pour soulager la chaleur lourde de cette fin d’après-midi, se dit-il. En dessinant des cercles, il promène la canette froide, glacée, de la frontière du cou et de la nuque jusqu’aux vertèbres ; et il s’arrête là, lorsqu’il ressent que l’autre, assis devant l’ordinateur, se raidit, surpris, se risque-t-il à penser, par cette intrusion abrupte sur son anatomie. Il laisse glisser doucement la canette sur son t-shirt orange, le long de sa colonne vertébrale, il la déplace vers la gauche et le voit alors pencher le front et frémir, de gêne ou de plaisir, se demande-t-il, tandis qu’il le voit dévorer son sexe, promener sa main sur son ventre, et que lui, il le décoiffait, impatient, face a cette raideur qui, une fois de plus, se refusait à venir à son secours. Maintenant, la canette passe par dessus l’épaule, glisse délicatement vers la poitrine, et au moment même où elle effleure la peau du cou, il voit cette tête aux boucles châtain s’incliner, avec une lenteur presque étudiée, vers la gauche, et caresser voluptueusement le métal froid ainsi que sa main. Il est subjugué par le sublime de cette image fugitive, comme les autres, celles de cette nuit-là, à tel point qu’il se sent tressaillir. « Quel idiot ! » se dit-il, en rogne contre lui-même, lorsqu’il s’aperçoit que les tremblements de ses mains gagnent son corps tout entier. Il se sait au bord de la perte de contrôle, de l’oubli de soi, comme cette nuit où son corps n’était plus le sien, mais celui d’un autre, où son corps devint un jouet bizarre, presque inanimé, auquel sa tête, remplie de désir, essayait de donner des ordres qui n’étaient guère accomplis. Il se voit, cette nuit, grimper, se retourner, essayer, descendre, tomber, gémir ; il le voit aller, rouler, entrer, venir, sortir, sourire ; il se voit assis face à l’autre, ses yeux brillants de fascination devant ce sexe érigé sur le point d’exploser ; il se voit extasié à la vue de cette coulée de plaisir sur le ventre de l’autre qui, dans son cas, n’était pas au rendez-vous, peut-être parce que la peur l’avait emprisonnée dans un endroit qu’il ignore. Un rictus de frustration se dessine sur son visage, au moment même où ses doigts lâchent la canette pour la laisser tomber dans la main de l’autre. Toujours debout, derrière lui, les deux mains libres à présent, il lui caresse les cheveux, les joues, et en le prenant par le menton, il l’attire vers lui pour, dans un geste de gratitude, se dit-il, effleurer ses lèvres et rien d’autre, car il se rend compte, malgré l’ivresse, qu’il y a maintenant des choses qui ne sont plus possibles, car il sait qu’il y a des moments qui sont et seront toujours uniques.
02/07/07 - 11:47
Lu...
(*Tremblement du vécu réanimé par le réel des mots*)
Merci...
klee