Un jour, un mois quelconque en 1981, ce garçon de quinze ans sort d’un cabinet médical. Les jambes lui tremblent ; il a du mal à marcher. Il sait que quelque chose d’affreux vient de se passer. Il a peur. Il se sent coupable. Les quelques mètres qui séparent le centre médical de sa maison lui semblent infinis. C’est comme si le temps s’était arrêté ce jour-là, à cet instant-là. Il voudrait peut-être alors aller ailleurs, dans un endroit où il ne verrait personne, ou encore mieux : disparaître ; mais il doit rentrer chez lui, car il n’y a nul autre endroit où aller que cette maison qui l’attende. Malgré lui, ses pas l’amènent vers la maison de ses parents. Il rentre. Et il se tait, pendant des jours, des semaines. Il ne dit rien, tellement sa peur et sa culpabilité sont énormes.
Au collège, il s’isolera de plus en plus. Il le fait déjà, car il sent que quelque chose ne va pas avec ses camarades ; il sent qu’il y a en lui quelque chose de différent, d’incompréhensible. Son isolement sera alors bien plus important. Il n’ira plus au collège. En cachette, il ira jouer avec ses voitures miniatures dans un terrain vague, près de chez lui. Il continuera à ne rien dire. Il n’y aura rien à dire. Il ne pourra rien dire.
Un jour, la famille découvrira ses absences. Ils voudront savoir la raison, qu’il s’explique. Il réfléchira, il hésitera, et il finira par raconter ce qui s’est passé chez le médecin. Il y est allé à deux reprises. La première fois, car il avait mal à la gorge, il a toujours eu des angines. Une fois dans le cabinet, après avoir examiné sa gorge, le médecin a voulu faire un examen plus approfondi et a commencé á lui faire une palpation des testicules. Il lui a dit qu’il y avait un petit problème et qu’il fallait revenir la semaine suivante. Une semaine après, il est donc revenu. Il savait ce qui allait se passer. Il en était conscient. A quinze ans, on n’est plus si naïf. Il voulait savoir, il voulait connaître, il voulait expérimenter. Et il l’a fait.
Il avait peur, ce garçon, et pour vaincre sa peur, il a décidé d’emmener avec lui son petit cousin de huit ans, pour se sentir protégé, comme si ce petit cousin pouvait être son ange gardien. Mais lorsque le médecin lui a demandé de le suivre, il est rentré seul. Et cette fois-ci, il n’y a pas eu que des palpations ; le médecin s’est mis à genoux et l’a sucé jusqu’à ce qu’il jouisse. Il se souviendra de son sperme tombant sur ses chaussures, sur le sol en bois du cabinet. Il se souviendra de son pantalon blanc baissé jusqu’aux chevilles. Il se souviendra de tout cela, le garçon.
Il racontera donc tout ce qui s’est passé. Il aura le courage de le faire. Dans la famille, on ne saura pas trop quoi faire maintenant. On trouvera vite une solution : l’amener voir une psychologue qui conseillera de porter plainte, si le garçon le veut, bien sûr, s’il se sent capable de passer devant les juges. Il en parlera avec ses parents, mais personne n’osera. Le médecin est le mari d’une cousine lointaine de la mère ; ce serait un scandale familial. Et puis, il y a aussi des secrets à garder, à protéger ; cela le père le sait bien. On se taira alors. Tous se tairont. Et on n’en parlera plus jamais. Affaire close.
Lui, le garçon, continuera à porter le poids de sa culpabilité, car pour lui, il n’y aura pas d’autre responsable que lui-même. C’est lui, tout seul, qui est allé faire face à ce désir interdit qui le hantait, c’est lui qui est allé se jeter dans la bouche du loup. Ce poids, le garçon, le portera pendant quinze ans encore, voire plus, jusqu’à ce qu’il rencontre l’amour, le vrai, et qu’il puisse en quelque sorte se libérer de cette culpabilité qui n’est peut-être pas la sienne, mais celle des autres, de ceux qui se sont tus.
Vingt six ans auront dû passer pour qu’il comprenne que sa vie, ou du moins une partie de celle-ci, s’était arrêtée ce jour-là, que tant de silence lui avait volé son adolescence, qu’il n’était pas le bourreau mais la victime, qu’on avait abusé de lui et que personne ne lui avait porté secours, que personne n’avait rien fait pour le protéger, pour l’aider à surmonter ce moment si difficile. Aujourd’hui, ce garçon espère qu’il n’est pas trop tard pour reconstruire une vie, la sienne, pour se reconstruire lui-même…
San Juan del Sur, Nicaragua
Novembre, 2007
Photo : Martín Juárez
On n’est jamais aussi seul que lorsque l’ont doit faire face à ses propres fantômes, a ses peurs, à ses souvenirs, et que l’on doit lutter contre eux. Personne ne peut venir nous porter secours, personne ne peut nous aider, car il s’agit d’un combat intime dans lequel on se bat contre soi-même. On a beau être entouré des gens qui nous apprécient, qui nous aiment, mais ils ne pourront jamais comprendre ce qui se passe à l’intérieur de nous, dans notre cœur, dans notre âme, dans notre esprit, car ce qui est finalement en jeu c’est toute une histoire, toute une vie, et dans ces moments-là, les mots ne suffisent pas, les mots perdent tout leur sens, parce qu’il y a des choses qui difficilement peuvent être dites. On est donc irrémédiablement seul dans son propre silence…
Yo no he venido a decirte
cómo se debe vivir
yo no estoy aquí para hacer
ni curar tu cicatriz
hiciste mala jugada
y lo comentan por ahí
y es mejor que te despidas
sólo para prevenir.
Porque en la zona
todo esta que estalla
y si no te cuidas
alguien te disparará
Hay quien esta vigilando
cada paso que tu das
para algunos eres héroe
para otros un muerto más
no te te pongas una carga
que no podrás soportar
no le pongas leña al monte
porque te puedes quemar
Vete sigiloso por la carretra
no hagas mucho ruido
porque alguien te espera
cuida tus palabras o cierra la boca
que es mejor callado
que estar bajo tierra
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Dans le secteur
Ilona
Je ne suis pas venue te dire
comment il faut vivre
je ne suis pas là ni pour faire
ni soigner ta cicatrice
tu as mal joué
et on en parle par ici
il vaut mieux dire au revoir
juste par précaution
Car dans le secteur
tout est sur le point d'exploser
et si tu ne fais pas attention à toi
quelqu'un tirera sur toi
Quelqu'un surveille
chacun de tes pas
pour les uns tu es un héros
pour les autres tu es un mort de plus
ne porte pas un poids
que tu ne pourras pas supporter
ne mets pas d'huile sur le feu
car tu peux te brûler
Pars discrètement sur la route
ne fais pas trop de bruit
car quelqu'un t'attend
fais attention à tes mots ou ferme ta gueule
car il vaut mieux se taire
qu'être six pieds sous terre
Je suis à Cali, mais je pourrais être à Dar es Salaam, à Paris, à Bamako ou à Managua, ce serait la même chose. Il y a cette sensation bizarre d’être nulle part, comme dans un non-lieu, loin de tout, de tous ; dans une prison où je serais mon propre geôlier, renfermé dans une cellule obscure où la lumière n’arrive pas. Ici, dans cet endroit, je flotte, mes pieds ne touchent pas la terre et je tourne en rond. Le monde extérieur n’existe pas. Je n’entends rien, je ne vois rien. Il n’y a que moi et mes fantômes, mes peurs, mes souvenirs. Il faut vivre avec eux, lutter contre eux jusqu’à ce que je trouve l’issue, cette petite fissure à travers laquelle un petit rayon de lumière puisse rentrer. Mais pour l’instant, il n’y a rien. Pas de sortie. Juste cette envie d’ouvrir les portes, les fenêtres et revenir sur terre.
Il y a cette tristesse, là, en moi. Je ne sais pas exactement d'où elle vient, mais elle est là, elle me tient compagnie depuis des semaines, peut-être depuis des mois, voire des années, et je ne m'étais pas rendu compte. J'essaie de m'en défaire, mais ce n'est pas possible. Elle réfuse de partir. Elle est têtue, elle reste là, elle me fait mal.
Alors, soudain, les larmes arrivent, coulent sans que je puisse les contenir. Je me dis que cela va me soulager. Peut-être bien. Mais non. Il n'y a pas de soulagement. Pas pour l'instant. Cette tristesse est énorme, vieille de plus de vingt ans, je le sais maintenant. J'ai tout fait pour l'ignorer, mais finalement, un jour, elle a réussi à s'imposer sans demander ma permission. Et maintenant, elle est là. Je vis avec. On vit avec.
Dans ma tristesse, je lis ces mots de courage laissés ici. Même s'ils font que les larmes coulent à nouveau, j'ai chaud au coeur, je me dis qu'il y a de l'affection, de l'amour aussi, et c'est beau, c'est bon. Je n'ai qu'un mot à dire : merci !
Nous sommes là, dans mon pays. Nous continuons à construire notre avenir, à rêver… C’est pour cette raison que nous sommes là. Avant hier, j’ai enlevé tout ce que je portais et qui me rappelait la ville que j’ai quittée, les gens que j’y ai laissés, comme si en faisant cela je pouvais tout oublier, je pouvais faire comme si rien ne s’était passé. Mais non, tout est là, en moi. Je me rende compte donc qu’on ne peut pas fuir de soi-même. Pour me sauver, il faut que je me regarde en face, que j’accepte ce que je suis, ce que je veux, que j’accepte et j’assume mes désirs. Le travail ne fait que commencer et le chemin s’annonce long. Je vais tâcher d’être patient, même si ce n’est pas évident, si parfois je sens que les forces m’abandonnent. Il est là, à mes côtés, pour me soutenir, pour me donner ces forces que je n’ai pas. Ensemble, il me dit, le chemin sera plus facile. Je te crois, je veux te croire, car je sais qu’on ne peut que marcher ensemble.