Il y a des chansons qu'on aime sans savoir trop pour quelle raison. Des paroles, une mélodie, une voix. Bref, j'ai beaucoup aimé cette chanson lors de la sortie de La Dispariton, le deuxième très bel album de Keren Ann. Aujourd'hui, lorsque je l'écoute à nouveau, cette chanson me parle comme pour la première fois... Peut-être car aujourd'hui, elle parle de moi, peut-être qu'aujourd'hui je m'identifie avec ces paroles... Peut-être bien. Allez savoir !
Ailleurs - Keren Ann
Ailleurs
J'ai du faire demi-tour
Longer la rivière sans retour
J'ai du faire de mon mieux
Tu ne m'as jamais prise au sérieux
Pourtant jamais au grand jamais
Nul ne t'aimait comme moi jamais
Je sais j'ai fait la vie, la vraie
Mais la vraie vie à mon avis est ...
Ailleurs où vivent les sirènes
Ailleurs où le courant nous mène
Ailleurs aux portes de l'Eden
Ailleurs au paradis ou même
Ailleurs ...
Tout reprendre à zéro
Longer les méduses en radeau
Réécrire notre histoire
Refaire le grand jeu des grand soirs
Pourtant jamais au grand jamais
Nul ne t'aimait comme moi jamais
Je sais j'ai fait la vie, la vraie
Mais la vraie vie à mon avis est ...
Ailleurs où vivent les sirènes
Ailleurs où le courant nous mène
Ailleurs aux portes de l'Eden
Ailleurs au paradis ou même
Ailleurs ...
Vingt-six ans plus tard, quelques jours après Noël, le garçon parle aux parents ; il voudrait avoir des réponses. La mère dit qu’on a cherché la psychologue car il ne voulait plus retourner à l’école, et que c’était alors qu’il a parlé des attouchements du médecin, mais de rien d’autre. Le père dit qu’il n’a appris les faits que très tard, beaucoup de temps après.
Le garçon se demande alors pourquoi dans son esprit il était convaincu qu’il avait tout raconté. Il n’arrive pas à comprendre. Finalement, c’est lui qui s’est tu, c’est lui qui n’a rien dit, c’est lui qui s’est imposé lui-même le silence, c’est lui qui s’est infligé ce lourd châtiment qu’il continue encore à porter.
Un jour, un mois quelconque en 1981, ce garçon de quinze ans sort d’un cabinet médical. Les jambes lui tremblent ; il a du mal à marcher. Il sait que quelque chose d’affreux vient de se passer. Il a peur. Il se sent coupable. Les quelques mètres qui séparent le centre médical de sa maison lui semblent infinis. C’est comme si le temps s’était arrêté ce jour-là, à cet instant-là. Il voudrait peut-être alors aller ailleurs, dans un endroit où il ne verrait personne, ou encore mieux : disparaître ; mais il doit rentrer chez lui, car il n’y a nul autre endroit où aller que cette maison qui l’attende. Malgré lui, ses pas l’amènent vers la maison de ses parents. Il rentre. Et il se tait, pendant des jours, des semaines. Il ne dit rien, tellement sa peur et sa culpabilité sont énormes.
Au collège, il s’isolera de plus en plus. Il le fait déjà, car il sent que quelque chose ne va pas avec ses camarades ; il sent qu’il y a en lui quelque chose de différent, d’incompréhensible. Son isolement sera alors bien plus important. Il n’ira plus au collège. En cachette, il ira jouer avec ses voitures miniatures dans un terrain vague, près de chez lui. Il continuera à ne rien dire. Il n’y aura rien à dire. Il ne pourra rien dire.
Un jour, la famille découvrira ses absences. Ils voudront savoir la raison, qu’il s’explique. Il réfléchira, il hésitera, et il finira par raconter ce qui s’est passé chez le médecin. Il y est allé à deux reprises. La première fois, car il avait mal à la gorge, il a toujours eu des angines. Une fois dans le cabinet, après avoir examiné sa gorge, le médecin a voulu faire un examen plus approfondi et a commencé á lui faire une palpation des testicules. Il lui a dit qu’il y avait un petit problème et qu’il fallait revenir la semaine suivante. Une semaine après, il est donc revenu. Il savait ce qui allait se passer. Il en était conscient. A quinze ans, on n’est plus si naïf. Il voulait savoir, il voulait connaître, il voulait expérimenter. Et il l’a fait.
Il avait peur, ce garçon, et pour vaincre sa peur, il a décidé d’emmener avec lui son petit cousin de huit ans, pour se sentir protégé, comme si ce petit cousin pouvait être son ange gardien. Mais lorsque le médecin lui a demandé de le suivre, il est rentré seul. Et cette fois-ci, il n’y a pas eu que des palpations ; le médecin s’est mis à genoux et l’a sucé jusqu’à ce qu’il jouisse. Il se souviendra de son sperme tombant sur ses chaussures, sur le sol en bois du cabinet. Il se souviendra de son pantalon blanc baissé jusqu’aux chevilles. Il se souviendra de tout cela, le garçon.
Il racontera donc tout ce qui s’est passé. Il aura le courage de le faire. Dans la famille, on ne saura pas trop quoi faire maintenant. On trouvera vite une solution : l’amener voir une psychologue qui conseillera de porter plainte, si le garçon le veut, bien sûr, s’il se sent capable de passer devant les juges. Il en parlera avec ses parents, mais personne n’osera. Le médecin est le mari d’une cousine lointaine de la mère ; ce serait un scandale familial. Et puis, il y a aussi des secrets à garder, à protéger ; cela le père le sait bien. On se taira alors. Tous se tairont. Et on n’en parlera plus jamais. Affaire close.
Lui, le garçon, continuera à porter le poids de sa culpabilité, car pour lui, il n’y aura pas d’autre responsable que lui-même. C’est lui, tout seul, qui est allé faire face à ce désir interdit qui le hantait, c’est lui qui est allé se jeter dans la bouche du loup. Ce poids, le garçon, le portera pendant quinze ans encore, voire plus, jusqu’à ce qu’il rencontre l’amour, le vrai, et qu’il puisse en quelque sorte se libérer de cette culpabilité qui n’est peut-être pas la sienne, mais celle des autres, de ceux qui se sont tus.
Vingt six ans auront dû passer pour qu’il comprenne que sa vie, ou du moins une partie de celle-ci, s’était arrêtée ce jour-là, que tant de silence lui avait volé son adolescence, qu’il n’était pas le bourreau mais la victime, qu’on avait abusé de lui et que personne ne lui avait porté secours, que personne n’avait rien fait pour le protéger, pour l’aider à surmonter ce moment si difficile. Aujourd’hui, ce garçon espère qu’il n’est pas trop tard pour reconstruire une vie, la sienne, pour se reconstruire lui-même…
San Juan del Sur, Nicaragua
Novembre, 2007
Photo : Martín Juárez
On n’est jamais aussi seul que lorsque l’ont doit faire face à ses propres fantômes, a ses peurs, à ses souvenirs, et que l’on doit lutter contre eux. Personne ne peut venir nous porter secours, personne ne peut nous aider, car il s’agit d’un combat intime dans lequel on se bat contre soi-même. On a beau être entouré des gens qui nous apprécient, qui nous aiment, mais ils ne pourront jamais comprendre ce qui se passe à l’intérieur de nous, dans notre cœur, dans notre âme, dans notre esprit, car ce qui est finalement en jeu c’est toute une histoire, toute une vie, et dans ces moments-là, les mots ne suffisent pas, les mots perdent tout leur sens, parce qu’il y a des choses qui difficilement peuvent être dites. On est donc irrémédiablement seul dans son propre silence…
Yo no he venido a decirte
cómo se debe vivir
yo no estoy aquí para hacer
ni curar tu cicatriz
hiciste mala jugada
y lo comentan por ahí
y es mejor que te despidas
sólo para prevenir.
Porque en la zona
todo esta que estalla
y si no te cuidas
alguien te disparará
Hay quien esta vigilando
cada paso que tu das
para algunos eres héroe
para otros un muerto más
no te te pongas una carga
que no podrás soportar
no le pongas leña al monte
porque te puedes quemar
Vete sigiloso por la carretra
no hagas mucho ruido
porque alguien te espera
cuida tus palabras o cierra la boca
que es mejor callado
que estar bajo tierra
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Dans le secteur
Ilona
Je ne suis pas venue te dire
comment il faut vivre
je ne suis pas là ni pour faire
ni soigner ta cicatrice
tu as mal joué
et on en parle par ici
il vaut mieux dire au revoir
juste par précaution
Car dans le secteur
tout est sur le point d'exploser
et si tu ne fais pas attention à toi
quelqu'un tirera sur toi
Quelqu'un surveille
chacun de tes pas
pour les uns tu es un héros
pour les autres tu es un mort de plus
ne porte pas un poids
que tu ne pourras pas supporter
ne mets pas d'huile sur le feu
car tu peux te brûler
Pars discrètement sur la route
ne fais pas trop de bruit
car quelqu'un t'attend
fais attention à tes mots ou ferme ta gueule
car il vaut mieux se taire
qu'être six pieds sous terre
Je suis à Cali, mais je pourrais être à Dar es Salaam, à Paris, à Bamako ou à Managua, ce serait la même chose. Il y a cette sensation bizarre d’être nulle part, comme dans un non-lieu, loin de tout, de tous ; dans une prison où je serais mon propre geôlier, renfermé dans une cellule obscure où la lumière n’arrive pas. Ici, dans cet endroit, je flotte, mes pieds ne touchent pas la terre et je tourne en rond. Le monde extérieur n’existe pas. Je n’entends rien, je ne vois rien. Il n’y a que moi et mes fantômes, mes peurs, mes souvenirs. Il faut vivre avec eux, lutter contre eux jusqu’à ce que je trouve l’issue, cette petite fissure à travers laquelle un petit rayon de lumière puisse rentrer. Mais pour l’instant, il n’y a rien. Pas de sortie. Juste cette envie d’ouvrir les portes, les fenêtres et revenir sur terre.
Il y a cette tristesse, là, en moi. Je ne sais pas exactement d'où elle vient, mais elle est là, elle me tient compagnie depuis des semaines, peut-être depuis des mois, voire des années, et je ne m'étais pas rendu compte. J'essaie de m'en défaire, mais ce n'est pas possible. Elle réfuse de partir. Elle est têtue, elle reste là, elle me fait mal.
Alors, soudain, les larmes arrivent, coulent sans que je puisse les contenir. Je me dis que cela va me soulager. Peut-être bien. Mais non. Il n'y a pas de soulagement. Pas pour l'instant. Cette tristesse est énorme, vieille de plus de vingt ans, je le sais maintenant. J'ai tout fait pour l'ignorer, mais finalement, un jour, elle a réussi à s'imposer sans demander ma permission. Et maintenant, elle est là. Je vis avec. On vit avec.
Dans ma tristesse, je lis ces mots de courage laissés ici. Même s'ils font que les larmes coulent à nouveau, j'ai chaud au coeur, je me dis qu'il y a de l'affection, de l'amour aussi, et c'est beau, c'est bon. Je n'ai qu'un mot à dire : merci !
Nous sommes là, dans mon pays. Nous continuons à construire notre avenir, à rêver… C’est pour cette raison que nous sommes là. Avant hier, j’ai enlevé tout ce que je portais et qui me rappelait la ville que j’ai quittée, les gens que j’y ai laissés, comme si en faisant cela je pouvais tout oublier, je pouvais faire comme si rien ne s’était passé. Mais non, tout est là, en moi. Je me rende compte donc qu’on ne peut pas fuir de soi-même. Pour me sauver, il faut que je me regarde en face, que j’accepte ce que je suis, ce que je veux, que j’accepte et j’assume mes désirs. Le travail ne fait que commencer et le chemin s’annonce long. Je vais tâcher d’être patient, même si ce n’est pas évident, si parfois je sens que les forces m’abandonnent. Il est là, à mes côtés, pour me soutenir, pour me donner ces forces que je n’ai pas. Ensemble, il me dit, le chemin sera plus facile. Je te crois, je veux te croire, car je sais qu’on ne peut que marcher ensemble.
Cela fait trois mois et demi que je suis parti et que j'ai ne plus donné de nouvelles. La vie ici, ma vie, a pris beaucoup de place, et un jour, sans me rendre compte, j'ai été dépassé par les évènements et tout est devenu sombre. L'histoire est longue et je ne vais pas la raconter maintenant, je n'ai pas envie, je n'ai pas encore les forces. Un jour peut-être, je trouverai ces forces qui aujourd'hui me manquent. Je l'espère. Le chemin de sortie s'annonce long et douloureux, mais je me suis dit que je serai patient, que je saurai résister.
Pendant ces derniers jours, peut-être comme une façon de me libérer de mes démons, je me suis consacré à essayer de raconter cette histoire sans trop me servir des mots. J'en ai utilisés quelques uns de moi, j'en ai volés d'autres et voici le résultat en images et en musique.
Même si j'ai été absent, j'ai pensé à vous, et vous m'avez manqué. Vous vous reconnaitrez.
Je voulais me souvenir, revivre ce moment où nous nous sommes rencontrés. Ça fait onze ans, jour pour jour. Le 15 août 1996, à Cali, en Colombie, notre histoire commençait. Je veux m’en souvenir, qu’il s’en souvienne lui aussi. Je veux que nous nous rappelions comment et pourquoi notre histoire a commencé. C’ est pourquoi je retranscris ici un extrait du carnet de bord que j’ai écrit lorsque je me suis rendu au Mali en 2004, il y a trois ans exactement, et dans lequel je raconte cette rencontre.
C’est donc ma façon de célébrer cet anniversaire, de lui dire que je suis heureux d’être avec lui après ces onze ans vécus ensemble, que je suis fier de ce que nous avons réussi à construire tout au long de ces années, que je le remercie de me connaître si bien et de savoir respecter ce que je suis, même si parfois, je le sais, il y a des choses qu’il a du mal à accepter chez moi ; c’est donc ma façon de lui dire que je l’aime, que je continuerai à l’aimer encore onze ans, voire plus si la vie nous accorde ce privilège.
Voici cet extrait :
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On se connaissait depuis mars, mais ce fut en juin que nous avons commencé à sortir, à nous voir plus régulièrement, avec la complicité de l’une de mes amies et de son petit copain français. Le samedi précédent, nous étions allé voir Priest, un film anglais d’Antonia Bird sur un prêtre qui a du mal à vivre son homosexualité au sein de l’église catholique. Le film nous avait parlé à tous les deux, nous avait touché. A la sortie, nous étions allé à Tropicana, un drive-in tout près du cinéma. C’est là, un après-midi, sous le soleil brûlant des tropiques et ce vent violent du mois d’août, que nous avons compris que nous commencions à tomber amoureux l’un de l’autre. Mais aucun de nous deux n’a eu le courage de l’avouer à l’autre.
Nous avons déjeuné un sandwich accompagné d’une bière. Nous nous sommes raconté nos vies. C’était très étrange de l’écouter et de sentir qu’en parlant de lui, il parlait de moi, de ma propre histoire : l’enfant modèle, le bon élève, ce père absent pendant l’enfance, des liaisons avec des femmes beaucoup plus âgées que nous et une relation récente avec une fille. Et tant d’autres choses. Le reflet et le miroir ont fait leur effet en nous. Ce n’était pas cela l’état amoureux en fin de comptes ? Se voir en l’autre, se reconnaître en lui ?
Moi, qui avais dit et répété à mes amis, qui se moquaient de moi, que je ne croyais pas à l’amour, que cela n’existait pas, commençais tout d’un coup à ressentir des choses que je n’avais jamais ressenties auparavant. Jamais. Je n’arrêtais pas de penser à lui, dès que je le voyais, mes genoux se mettaient à trembler et le cœur battait plus vite que d’habitude. Tout ce que je faisais, ce que je pensais, ce que je disais, ce dont je rêvais n’avait qu’un nom : le sien. Et pourtant, ce que je connaissais de lui ne correspondait pas du tout à cette image que j’avais de la personne idéale avec qui je voulais vivre une histoire d’amour. A trente ans, je découvrais l’amour et en même temps je réalisais combien il nous échappe, combien il est étranger à tout contrôle, à toute logique, à toute idée faite. Sans même m'en rendre compte, j’ai tout effacé, tout oublié, et me suis laissé emporter par ce sentiment jusqu’alors inconnu qui me dépassait.
Cet après-midi, nous nous sommes quittés sans rien nous dire de plus. Le lendemain, je n’ai fait que penser à lui. Je n’arrêtais pas de me demander s’il ressentait la même chose que moi. Le soir, j’ai demandé à ma cousine avec qui je vivais de me donner le téléphone de sa sorcière de chevet et je l’ai appelée. Je lui ai posé plein de questions : « Est-ce que cette personne pense à moi ? Est-ce que je vais la revoir ? Est-ce que cela va marcher ? » Bien sûr, je n’ai pas osé dire « il » ; je n’ai pas eu le courage. Et puis, moi comme lui, nous n’avions pas encore tout à fait accepté ce que nous étions. « Donnez-moi l’initial de son prénom, je vais lire le tabac pour vous, et rappelez-moi dans une demie heure ». Trente minutes après j’avais la réponse : « Cette personne pense à vous en ce même moment, elle se pose les mêmes questions que vous, vous vous reverrez bientôt au tour d’un verre et cela va marcher et pour longtemps ».
Et puis, le jeudi 15 août 1996 est arrivé. Nous sommes allé à El Trovador, un petit bar où l’on passait de la musique classique et des opéras. J’avais apporté avec moi des photocopies de toutes mes nouvelles, toutes celles que j’avais écrite jusqu’à ce jour, même celles que je n’avais pas corrigées. Dans ces pages, je lui offrais ce qui était le plus important et le plus précieux pour moi. Il les a gardées, et les garde toujours quelque part dans notre appartement parisien. Comme s’il s’agissait d’un signe, nous y avons rencontré l’un de ses collègues qui travaillait au Lycée Français et qui était venu avec son petit copain colombien. Après deux bières, nous sommes partis.
Nous sommes allé vers le nord de la ville et nous sommes arrêté à El Oasis, un autre drive-in. Nous nous sommes installés en terrasse, près du trottoir. Il n’était pas encore minuit et la rue en ébullition déversait son flot de fêtards, comme d’habitude dans ce quartier. Nous avons commandé des sandwichs et des bières. Lorsque nous avons fini de manger, j’ai pris une serviette en papier et j’y ai écrit : « De quoi as-tu peur ? » En réponse, j’ai senti sa main prendre la mienne. J’ai eu peur et un peu honte. « Les gens vont nous voir ! » « Et alors ? », m’a-t-il dit l’air provocant. « Allons ailleurs », je lui ai proposé.
Nous sommes montés dans sa vieille Suzuki pourrie et il a commencé à rouler au hasard, comme un automate, sans savoir où aller. Nous avons traversé la ville d’un bout à l’autre et il ne se décidait pas à s’arrêter. Finalement, dans une rue isolée d’un quartier industriel, il s’est garé et sans rien dire, il m’a embrassé. Je me sentais dans un état un peu bizarre, je ne savais pas quoi dire ; j’ai alors dit : « On devrait y aller, non ? Il est tard et demain on a la réunion de la revue ». Oui, le lendemain une autre histoire débuterait, celle de Vice Versa, la revue culturelle colombo française qui deviendrait au fil des années l’une des revues culturelles de référence du pays, et que nous deux, avec d’autres amis colombiens et français, étions en train de fonder. Il a démarré et, lorsque la voiture était en marche, m’a pris par la main. Il souriait, moi aussi. Nous venions d’avoir, tous les deux, notre premier vrai baiser d’amour. Et c’était beau.
La gueule de bois et ce verre cassé cette nuit, jeté à la poubelle. Puis, écrire, regarder par la fenêtre, photographier, attendre : aujourd’hui, peut-être, on sera fixés, on saura quelle sera notre destination l’année prochaine : Bangkok ou Dakar. Ou si on restera finalement là-bas. Moi, je voudrais bien y rester. Rester. Rêver encore et encore. Vivre.
Décidément, je continue à être ailleurs. Je me demande si je n’ai pas toujours été un peu ailleurs, quelque soit l’endroit où j’ai été. Comme dans un film où je serais à la fois spectateur et acteur ; non, pas acteur, c’est trop, plutôt figurant. Ou dans un roman que je n’ai pas encore écrit, que je n’écrirai peut-être jamais. Quoi que ce soit, toujours ailleurs.
Hier, vers 22 heures, nous arrivions à Bruxelles. Avec notre grosse valise, nos deux sacs à dos et le cartable de F., nous avons pris le métro pour descendre Place Sainte-Catherine où se trouve notre apart-hôtel. Nous avons déposé les valises et sommes sortis chercher de l’argent et faire quelques courses. Dans la rue, devant la banque où se trouvait le distributeur, un groupe de jeunes junkies demandait de l’argent aux passants. Je ne me souvenais pas d’avoir vu cela à Paris. D’un coup, c’est idiot, j’ai eu peur, je me suis senti un vrai étranger dans cette ville. Nous avons retiré de l’argent, et de retour, nous sommes passés par une épicerie pour acheter de quoi manger ce soir.
Ce matin, F. est parti tôt à son séminaire, moi, je suis resté à l’hôtel ; je ne suis sorti que pour faire des courses et chercher sans succès un salon de coiffure. Je n’aime pas faire le touriste et encore moins tout seul, je reste donc dans le studio toute la journée. Je me mets à écrire, j’essai de continuer ce journal, mais les mots ne viennent pas. Je décide donc d’écrire le texte que je avais proposé à G. pour notre exercice. L’idée c’est de raconter un souvenir d’enfance où les parents, ou l’un des deux, aient été mêlés. J’ai un souvenir douloureux qui ne n’a jamais quitté ; très vite, je l’écris, comme une décharge, comme un vomissement.
Le studio est très bien équipé : une kitchenette avec tout le nécessaire pour cuisiner et manger, une grande salle de bain, une table et deux chaises et le canapé lit que nous déplions le soir. Il y a aussi un téléphone avec un numéro privé et, rien que pour mon bonheur, une connexion adsl. On n’avait pas le câble pour se connecter, mais avec un dépôt de 5 euros, on nous en a prêté un à l’accueil. Je me connecte donc. Je réponds à quelques emails et ouvre le msn, mais il n’y a personne ; il est trop tôt là-bas.
Vers 19 heures, arrive F., laisse son cartable et repart car ses collègues, toutes des filles, l’attendent en bas pour aller prendre un pot ensemble. Il me demande de venir, mais je décline l’invitation ; depuis des années, nous avons décidé de ne pas mélanger son travail à notre vie de couple, et jusqu’à maintenant cela a très bien marché ; je ne vois pas pourquoi cela devrait changer maintenant. Il repart seul, mais au bout de quelques minutes, il revient. Les filles ne voulaient pas qu’il me laisse tout seul.
On se fait à manger : des pâtes avec du saumon fumé, accompagnées d’une bouteille de chardonay chilien. Après dîner, F. veut sortir, il a envie d’aller dans ces endroits obscurs où les hommes se rencontrent pour se soulager ; moi non, j’y ai perdu tout intérêt, et puis, de toutes façons, j’étais presque toujours en panne lorsque le moment décisif arrivait. Il part donc tout seul, moi je reste et me connecte sur internet, j’ouvre le msn.
la nuit
Il est là, le mec du t-shirt orange. Je lui dis bonjour, il me répond. Je lui dis qu’il me manque beaucoup. Il me dit que moi aussi, je lui manque. Je n’y crois pas. Il me dit que c’est vrai. Je lui dis qu’il ne sait pas combien il me manque, ce petit con. Il rit et me dit que moi aussi, je lui manque, malgré ses folies. J’aime ses folies, du petit con. Je lui avoue que j’ai bu pas mal de vin. Il se moque de moi, me dis que je suis un ivrogne. Je le déteste. Je suis un ivrogne sympathique, il me dit. Je lui manque ? Combien ? Comment ? Cela ne peut pas être expliqué, me dit-il, c’est juste un sentiment de vide. Je n’y crois pas. Il me demande de lui faire confiance, il n’a pas raison de me mentir. Mais il est parfois si distant. Tout le monde le lui dit, mais ce n’est pas son intention, il me dit. Je suis donc tout le monde ! Il m’explique que c’est un reproche que tout le monde lui fait, surtout les plus proches. Je suis donc un proche. Ça me plaît ; je souris.
Je veux l’embrasser. Je lui demande où veut-il que je le fasse. Où je veux, il me répond. Non, c’est à lui de choisir. Il décide que ce sera sur ses lèvres, mais le prochain, c’est à moi de choisir. Sur son oreille. Ca lui plaît ? Oui, ça lui plaît. Bien sûr. Tandis que je lui fais un bisou sur l’oreille, il me décoiffe, ensuite il m’embrasse le cou. Il me tue. Je lui fais un bisou sur le menton, j’enlève sa chemise et embrasse ses tétons. Il soupire. Veut-il que je continue ? Il veut bien. Je descends jusqu’à son nombril, je joue avec, je l’embrasse sur le ventre. Et lui, il fait quoi ? Il se mord les lèvres et touche mon dos, en me faisant des petites caresses. J’enlève son pantalon et le caresse à travers son slip. Cela devient chaud, me dit-il, et il est en cours ! Quelle importance ! Il veut que je continue. Je le caresse du gland jusqu’aux testicules. Il doit s’en aller, mais il peut rester encore un peu. Je le caresse sous son slip. Il tremble, il adore. J’enlève son slip et ma langue parcourt doucement son gland, d’un bout à l’autre. Il me prend par les bras et me tourne, il brise les schémas et va directement vers mon sexe en érection, il le touche, il me regarde et me déshabille, et là il décide de jouer un peu, d’abord, avec mes testicules, puis, n’en pouvant plus il doit le goûter, mon sexe. Ma langue va descendre jusqu’à ses testicules et va aller plus loin. Nous sommes en train de nous donner du plaisir mutuellement, c’est ce numéro si célèbre. Ma langue cherche son petit trou. Il gémit. J’aime. Ma langue va aussi loin qu’elle le peut, puis mon menton ; ensuite, ma langue cherche ses testicules encore une fois et parcourt son sexe en érection jusqu’au gland et là je dévore son sexe tout entier, jusqu’au fond. Il me prend des hanches pour faire un va-et-vient. Il adore le goût. Ma langue monte jusqu’à son nombril, puis, ses tétons, son cou, son menton, ses lèvres. Nous sommes l’un sur l’autre, sexe contre sexe, on s’embrasse les oreilles, le cou. Il me dit que c’est bon. Je lui demande de prendre l’initiative. Il prend alors mes hanches, m’embrasse derrière les jambes jusqu’à atteindre mon derrière qu’il dévore. Je lui demande de le bouffer, tout. Il ne croit pas pouvoir le supporter, il joue donc avec ses doigts. Je lui demande de le faire doucement. Bien sûr, me dit-il, pour qui je le prends ? Je lui dis que je préfère la langue aux doigts. Il ne peut plus attendre, il cherche une capote et la mets, il me regarde droit dans les yeux pour me demander ma permission. C’est bon, lui dis-je. Il me pénètre doucement. Oui, je veux qu’il entre en moi. Il commence à bouger ses hanches. Ensuite, il bouge plus rapidement, puis lentement, puis rapidement à nouveau. Il me tue. Je le veux en moi. Soudain, il arrête et il me dit qu’il doit s’en aller. Non, pas maintenant ! Il n’a plus de temps. On continuera la discussion un autre jour, me dit-il. Je suis déçu, mais je ne peux qu’accepter son départ. On s’embrasse. Avant de partir, il me dit d’aller me coucher. J’y vais car je veux continuer ce rêve, rester dans ce rêve dont je ne veux pas sortir, pas encore...
13 heures, avenue du Maine, toujours dans le quatorzième, nous avons rendez-vous chez J.M. qui nous attend pour prendre l’apéro et ensuite sortir déjeuner quelque part dans le quartier. F. avait dit qu’on arriverait avec une bouteille de champagne, mais nous arrivons les mains vides. J.M. qui en bon Français avait bien préparé la table pour l’apéritif, décide alors d’aller chercher une bouteille chez son arabe, comme il dit. Moi, j’ai honte du tropicalisme de F., et je m’en veux ; je me dis que j’aurais dû insister pour acheter cette bouteille, mais maintenant c’est trop tard. J.M. remonte avec du champagne frais et ouvre la bouteille.
La conversation démarre bien entendu sur l’état de santé du compagnon de la mère de F. J.M. est médecin et la mère a demandé à F., le jour de notre arrivée, de l’appeler pour lui demander conseil sur un centre de traitement de la douleur. J.M. lui a expliqué qu’il existe des centres de soins palliatifs où l’on peut traiter la douleur et aussi accompagner le malade s’il décide de tout arrêter. Puis, on parle de ma mère qui a eu un cancer de colon il y a presque deux ans. Elle va bien ; après la chimio et la radio, elle est suivie tous les trois mois et jusqu’à maintenant, rien d’inquiétant. Ensuite, on parle des parents de J.M. et de sa tante qui sont de gens un peu âgés. Malgré leurs maladies dues à l’âge, les parents vont bien. La tante, après une chute, n’est plus autonome. C’est donc J.M. qui est le seul neveu à ne pas avoir d’enfants, de famille donc, qui s’occupe d’elle qui n’a jamais eu d’enfants. On se dit que les gens de la génération de nos parents commencent à devenir vieux, et nous avec.
Après, nous parlons d’O., le compagnon de J.M. qui se trouve chez lui, en Colombie, depuis un an et demi. Il n’a pas pu ou n’a pas voulu pour l’instant rentrer en France. Cela inquiète un peu J.M. car il a peur qu’O perte son droit au séjour en France. Eux, nous les avons connus quelques mois après notre arrivée en France en septembre 98. Cela faisait environ cinq ans qu’ils vivaient ensemble. A l’époque, O. qui avait fait des études de médecine en Colombie, était obligé de suivre des études pour pouvoir rester en France, tout comme moi. C’était la seule façon. Puis, il y a eu le PACS. Nous l’avons signé en décembre 99 et nous avons été le premier couple à le signer dans le quinzième arrondissement, là où nous habitions alors. Nous l’avons fait seuls, sans personne pour nous accompagner, à l’heure de la pause déjeuner de F. Je me souviens que le greffier était bien plus nerveux que nous, les jeunes pacsés. Après la signature, F. est parti au boulot, et moi à la fac.
Eux, ils se sont décidés quelques jours plus tard ; grâce à nos encouragements, si je ne me trompe pas. Ils ne voulaient pas être seuls, ils voulaient aussi avoir une sorte de parrain ; ils m’ont donc invité. C’était un midi aussi et on s’est retrouvés, tous les trois, au tribunal du quatorzième. J’ai pris quelques photos au moment de la signature, puis à la sortie ; et ensuite nous sommes partis dans un restaurant de l’Avenue du Maine prendre une flûte de champagne et déjeuner ensemble. Pour moi, être avec eux ce jour-là, a été le plus beau cadeau qu’ils ne m’aient jamais fait, et je les remercie encore de ce beau geste.
Après avoir fini le champagne, nous quittons l’appartement, prenons la rue de la Gaîté et arrivons au Boulevard Edgar Quinet. Nous laissons J.M. décider du restaurant, c’est lui le maître des lieux, il connaît son quartier. Puisqu’il fait beau et que l’été semble s’être installé ces jours-ci, nous nous mettons en terrasse, devant la bouche de métro. C’est une brasserie bien française, car ils veulent, tous les deux, manger français, et quoi de plus français qu’un steak tartare ? En Amérique centrale, on ne connaît pas ce plat et F. n’oserait jamais le préparer car il ne fait pas confiance à la viande de là-bas, alors ils commandent cela, tous les deux. Moi, qui ai horreur de la viande crue, j’opte pour un steak sauce roquefort, un plat bien français aussi.
Nous quittons J.M. à 16 heures. Nous devons faire nos valises et nous rendre Gare du nord pour prendre notre train pour Bruxelles. Nous nous disons au revoir en promettant de nous revoir lors de notre prochain passage à Paris, juste avant notre départ. Nous regagnons le studio sans cuisine du père, nous faisons nos valises, prenons le temps de prendre un thé et partons vers la Gare. Nous y arrivons un peu avant 19 heures. Ca va. Notre train est à 19 h 20, on a le temps. Quinze minutes après, la voix métallique des hauts parleurs nous annonce que notre train sera en retard. Une heure plus tard, nous sommes enfin dans le train, prêts à partir vers la capitale belge. Notre agréable week-end parisien se termine. Je ne regrette qu’une chose : ne pas avoir vu deux amis que j’apprécie, monsieur Kolokani et monsieur le Marquis. On aurait dû se voir samedi, mais ce ne fut pas possible. Je me dis qu’on aura peut-être d’autres occasions. En tous cas, je tâcherai de les appeler. Le train part. Il fait chaud, il fait beau, et malgré ce retard, tout se passe bien pendant ce séjour français qui bientôt deviendra un séjour belge.
Enfin l’été, enfin Paris, rue d’Alésia, quatorzième, après-midi chaud, le soleil qui brille et me caresse, et moi qui marche, cours, m’envole. Il suffit de rien pour se sentir libre ; pour la première fois depuis longtemps, je ressens ce plaisir de redevenir anonyme, invisible. Je savoure le bonheur que me procure cette légèreté soudaine. Je suis enfin revenu, je me dis, même si je sais que ce sera éphémère. Elle chante, Ilona, sur mon lecteur mp3 et moi, je me laisse emporter par ses paroles : « He venido a dar la vida entera, a vivir sin ninguna reserva. » Pendant ce bref instant d’euphorie, je m’approprie ces mots et les fais miens. Moi aussi, je suis de retour et, le temps de cette chanson, j’ai la certitude que je suis venu donner ma vie entière, et qu’ici, dans ce pays, dans cette ville, je peux moi aussi vivre sans aucune retenue.
La chanson rythme mes pas et ma marche devient une danse que je suis le seul à apercevoir. Je ne pense à rien ; impossible de penser lorsque notre esprit a été attrapé de la sorte par le présent. Tout a cessé d’exister : hier et demain, il y a une heure et dans quelques minutes. Rien ne compte plus, si ce n’est ce petit vent qui frappe mon visage et la voix de cette jeune fille qui chante rien que pour moi. Alors, j’oublie. Je ne sais plus d’où je viens et où je vais. Tout ce que je sais c’est que je suis ici, à Paris, rue d’Alésia, dans le quatorzième, qu’il fait beau, qu’il fait chaud et que, le temps d’une chanson, je me sens bizarrement et brièvement heureux.
Lorsque j’arrive à la bouche de métro, je me vois obligé de sortir de cette bulle de présent absolu dans laquelle je me trouve. Tout revient alors : le départ de Bennerville hier après-midi, le passage par la maison du père pour récupérer les clés de l’appart à Paris, l’arrivée tard le soir dans cet appartement où la cuisine n’a pas encore été installée, le rendez-vous à la banque ce matin, le cyber où nous avons pu regarder nos messages, les épreuves que F. passe en ce moment quelque part dans le douzième, l’appel passé à Domarkito, notre rendez-vous à 16 heures 30 à la Place des Innocents après mon passage une fois de plus par le cyber, le dîner ce soir avec les filles.
Domarkito, je le retrouverai dans quelques minutes, lorsque je serai sorti du cyber. Je l’attendrai sur la place, assis sur un trottoir en train de mater les mecs qui passeront, je m’enivrerai de ces corps jeunes ou moins jeunes, bien foutus pour certains, minces pour d’autres, tous beaux à mes yeux, tous inatteignables. Domarkito arrivera, peut-être avec quelques minutes de retard, mais cela n’aura pas d’importance ; cela fait tellement de temps que nous ne nous sommes pas revus que dix ou quinze minutes d’attente ne changeront rien au plaisir des retrouvailles. Je sais que nous ferons comme si nous nous étions quittés la veille, que la conversation, toujours la même, celle de nos vies, reprendra là où nous l’avons laissée la dernière fois. Nous n’aurons pas grand-chose à nous raconter car, malgré la distance et les silences, nous n’avons jamais cessé de nous tenir plus ou moins au courant de l’évolution de nos vies. Nous serons donc pendant ces courtes heures de rencontre les amis que nous n’avons jamais cessé d’être. J’oserai même lui parler d’un sujet qui l’avait fâché un jour, et il comprendra alors, je me dis, je l’espère. Et ce sera beau.
Je ne sais pas combien des fois j’ai pris cette ligne. Je n’ai jamais fait l’exercice, mais je suis sûr de pouvoir réciter par cœur le nom des stations, depuis Gare du nord jusqu’à Denfert-Rochereau. Ça me fait marrer de penser que ce parcours ait pu devenir une sorte de chez moi. St-Germain-des-Prés est peut-être la station la plus belle, mais moi, j’aime beaucoup plus ce côté sombre et un peu vieillot d’Odéon, de même que j’aime regarder les usagers, en particulier les garçons bien entendu, qui montent et descendent à Château d’Eau. Finalement, je me dis que chaque station a son charme, comme Châtelet où je suis descendu je ne sais plus combien de fois et où je descends maintenant pour sortir, comme toujours, Place Ste-Opportune.
Dans le cyber, je réponds quelques messages. J’écris à G. qui m’a finalement répondu. Il me dit qu’il a été très occupé, qu’il a eu des soucis à la fac et chez lui, mais que les choses avancent, qu’il a parlé avec V., le chorégraphe, qui lui a dit qu’il craignait qu’ « el enano » ne soit pas à la hauteur, il me dit aussi qu’il écrira le texte que je lui ai proposé d’écrire dans mon message précédent. Cela fait partie de l’écriture du scénario pour notre film : nous lançons des idées et chacun doit écrire un texte ; après, nous lirons, commenterons, discuterons et réécrirons ensemble, peut-être. J’en finis avec mes e-mails et ensuite je réponds aux messages sur GA, puis, je me déconnecte, sors et me dirige vers la Place des Innocents qui est juste à côté.
Domarkito m’appelle pour me dire qu’il sera effectivement en retard de quelques minutes. J’ai envie d’être chez moi, de me sentir Caribéen, j’allume donc mon lecteur mp3 et je mets le dernier CD de Cabas. Je suis assis, mais à l’intérieur de moi, je danse ; je me laisse emporter encore une fois par la musique. Je suis ailleurs, comme d’habitude depuis notre arrivée, et regarder les mecs qui passent, les noirs, les arabes, c’est quelque chose qui me fait encore m’envoler plus loin, dans un autre continent, celui où j’ai passé quelques années de ma vie et qui est le berceau de cette musique qui m’entraîne et me fait rêver, car moi, même si je suis né là haut, dans les Andes, j’ai le cœur caribéen.
Le portable vibre dans la poche de mon pantalon. J’enlève les écouteurs et réponds. Ce sont les filles qui cherchent F. ; elles ne l’ont pas encore retrouvé là-bas où ils s’étaient donnés rendez-vous à la sorti des épreuves. Je leur explique que je suis seul et qu’il doit être dans le coin, qu’il va falloir l’attendre. Nous dînerons, F. et moi, avec elles, ce soir. Cela fait des mois qu’on ne s’est pas vus. N. nous l’avons connu en Tanzanie où elle était alors collègue de F. Nous l’avons revue plusieurs fois depuis notre départ de Tanzanie ; en France, et aussi là-bas, dans notre nouveau chez nous, où elle était venue en tant que consultante quand ils étaient installés, elle, son mari et leur fils, au Liban. C’est à ce moment, lors de cette mission, que la guerre a éclaté. Elle était chez nous et son mari était parti avec leur fils passer les vacances en France. Pendant des semaines, ils sont restés bloqués en France. A leur retour ils ont décidé de partir, et c’est ainsi qu’elle a trouvé un autre boulot en Namibie, où ils sont installés maintenant.
S. était aussi collègue de F., mais à Bamako, où nous nous sommes rencontrés. Elle y est arrivée lors que mon premier séjour au Mali et elle est vite devenue notre amie, notre sœur, notre fée. Ces quelques moments partagés, là-bas, à Bamako, resteront à jamais gravés dans mon cœur, ainsi que ses encouragements, sa complicité lors de nos folles soirées bamakoises. Quelque mois après le départ de F., elle a trouvé un autre boulot en Tanzanie, où elle occupe le poste que N. avait laissé car son contrat arrivait à sa fin. Après tous ces allers et retours, je me dis qu’un jour nous finirons bien par nous retrouver quelque part sur cette petite planète. Chaque fois que nous sommes en France, elle ou nous, nous nous arrangeons pour nous voir, même si ce n’est qu’un bref instant pour continuer à partager nos vies, à nous raconter nos histoires ; pour continuer à vivre ensemble ce que nous partageons et qui est énorme.
Nous dînerons donc ce soir, on se retrouvera quelque part sur le quai de Valmy, histoire pour nous, F. et moi, de ne pas oublier notre quartier, puis on choisira, le petit resto colombien, qui sait ?, où nous sommes déjà allé avec S, on mangera un plat typique de mon pays, peut-être, puis on commandera une bouteille de rouge chilien, ça c’est sûr, puis, on discutera de tout et de rien, du Mali, de la Tanzanie, de la Colombie, de la Namibie, de l’Amérique centrale, des épreuves, du boulot, de leur boulot à eux, du mien, de mon projet, de nos vies respectives dans ces pays où le hasard ou le destin nous ont amenés, puis je me saoulerai à cause de mes excès et de la fatigue due au décalage horaire dont je ne me suis pas encore remis, je devrai peut-être les quitter, rentrer seul dans cet appartement sans cuisine.
Le téléphone vibre à nouveau ; cette fois-ci, c’est Domarkito, il est déjà arrivé, mais il ne me voit pas, je lui explique où je me trouve, il me dit qu’il est près de la fontaine, je me retourne et je le vois là, venir vers moi, tel que je l’avais laissé il y a quelque mois, la même allure, la même figure. Il n’a pas changé, moi non plus, j’espère. On sourit tous les deux, on se serre dans nos bras, on s’embrasse, on continue à sourire, on est content de se revoir, de pouvoir partager ces quelques heures qui vont suivre. On commence à bavarder comme si on s’était quitté la veille. Je me dis qu’avec les amis, le temps ne passe pas, et j’en suis heureux.
samedi, 14 juillet 2007
jour 7
A 19h 30, nous avons rendez-vous à Château Rouge avec S., qui nous a parlé d’un concert de musique africaine dans le quartier, et M.I., une amie colombienne qui habite Toulouse, mais qui se trouve à Paris pour faire le montage d’un documentaire sur l’exil de sa famille qu’elle a tourné entre la Colombie, les Etats-Unis et l’Espagne.
Lorsque nous nous dirigeons vers Alésia, S. nous appelle pour nous demander si nous sommes déjà sur place. Je lui dis que nous sommes rue d’Alésia et que nous arrivons au métro, elle me répond qu’elle vient de sortir du cinéma et qu’elle va prendre le métro là, à Alésia. Quand nous la rejoignons, nous rigolons, c’est comme si nous nous étions donné rendez-vous, puis nous partons ensemble.
F. et moi, nous avons passé la journée dans le studio du père, lui à préparer sur l’ordinateur portable un document pour le séminaire qui aura lieu à Bruxelles lundi et mardi prochains, et moi à écrire á la main ces quelques lignes. Bien que les commentaires laissés sur mon blog m’aient profondément touché et encouragé à continuer ce carnet, je n’arrête pas de me demander quel est le sens de ce journal où j’écris mes impressions sur ce voyage. Cet après-midi je me disais que je n’écrivais que des conneries, des idioties, et je n’arrivais pas à aligner deux mots. Et pourtant, j’ai continué, comme si le besoin d’écrire était plus fort que la peur du ridicule, de raconter n’importe quoi.
A la sortie du métro, nous retrouvons M.I. et partons à la recherche de l’Olympic, le bar qui organise ces soirées africaines. En parcourant ces rues, nous ne pouvons pas nous empêcher de nous sentir en quelque sorte en Afrique. C’est un marché qui se termine ; les boutiques, les salons de coiffure, les magasins commencent à fermer leurs portes et une foule d’Africains rempli les lieux. On revient quelques années en arrière, comme si le passé voulait s’acharner sur nous. Nous sommes perdus et devons demander à un passant où se trouve le bar ; nous sommes tout près ; une rue plus loin, et nous y sommes.
Lorsque nous arrivons et que S. et moi nous regardons le programme des concerts, un jeune blanc aux cheveux longs s’approche de nous et nous dit que le groupe de ce soir, qui s’appelle Toubabou All Stars, est très bon. Nous allons vers le comptoir, où le barman, un beau noir grand et musclé, nous souhaite la bienvenue. F. n’arrête pas de le mater, et de baver, je suppose ; il a toujours eu bon goût, je dois reconnaître. En attendant que le concert commence, nous commandons un pichet de rouge et allons nous asseoir à une table.
F. et S. discutent en français, tandis que M.I. et moi parlons tout naturellement en espagnol. Elle me parle de son documentaire qu’elle a commencé à travailler depuis presque deux ans, elle me raconte un peu comment le tournage s’est passé et comment le montage avance. Moi, de mon côté, je lui raconte mon nouveau projet, je lui parle des jeunes gens que nous avons rencontrés là-bas et avec qui je vais travailler. Je lui parle de mes embrouilles, de mes doutes, des questions que je me pose. Puis, nous devons nous arrêter car le concert vient de commencer.
La plupart des gens qui sont ici sont des blancs, même les musiciens ; mais il y a quand même une ambiance africaine crée par cette musique qui nous rappelle ces folles soirées bamakoises. Les toubabous, dont le jeune qui nous a dit que le groupe était bon, jouent du coupé décalé, cette musique ivoirienne qui cartonnait non seulement à Bamako, mais aussi ici en France à l’époque où F. travaillait au Mali. Puis, ils passent au reggae, et nous sommes toujours on Afrique car cela fait très longtemps que cette musique afro caribéenne fait partie du patrimoine culturel africain. Ensuite, ils nous arrachent brusquement de l’Afrique pour nous amener de l’autre côté de l’Atlantique, lorsqu’ils se mettent à jouer du ska, une musique que nous n’avons jamais entendu ni en Tanzanie ni au Mali, mais qui dans les Caraïbes et en Amérique du sud a connu un succès phénoménal dans les années 90. Nous profitons de la fin de la première partie du concert pour partir ; nous ne nous sentons plus dans l’ambiance et nous avons faim.
M.I. nous quitte car son mari arrive ce soir de Toulouse pour passer quelques jours avec elle à Paname. S., F. et moi nous nous promenons dans le quartier en quête d’une brasserie ou d’un resto. Nous arrivons à Montmartre et passons devant des terrasses bondées, la plupart de touristes, si on se fie aux apparences. S. se souvient d’un restaurant afghan où elle est allée dîner avec sa sœur. Nous partons à sa recherche et le trouvons quelques minutes après. C’est complet, mais si nous attendons un peu, nous aurons une table. Vingt minutes plus tard, un groupe de Français montent de la salle du sous-sol et on nous fait descendre.
En bas, il n’y a que deux grandes tables basses avec de gros coussins autour. L’une est déjà occupée, l’autre nous attend. Nous nous asseyons et regardons la carte. Le décor et les ingrédients des plats nous font penser à Zanzibar ; mais ce n’est qu’une impression, tout y est résolument différent. Nous commandons : une entrée pour trois puis chacun son plat, un pichet de rosé pour commencer et un autre de rouge pour la suite.
La conversation reprend, et cette fois-ci on quitte le passé pour se consacrer à l’avenir. S. voudrait aller à Washington car sa petite amie tanzanienne partira peut-être étudier là-bas. F., quant à lui, raconte que nous avons finalement décidé de rester en Amérique centrale, si cela est possible. On s’est attaché à ce petit pays qui nous accueille, à ses gens, à ceux que nous avons rencontrés dernièrement, et après tout le mal que nous avons eu pour nous y installer, pour organiser notre maison et notre vie, nous ne nous sentons pas prêts à recommencer bientôt un nouveau déménagement. Il profitera du séminaire à Bruxelles pour en parler et demander la prolongation de son contrat. Mais rien n’est sûr. Si on ne peut pas rester, il demandera qu’on l’envoie à Dakar pour ainsi réaliser son rêve de retourner en Afrique. Si ce n’est pas faisable, il ne restera que la possibilité presque sure d’un poste à Bangkok ; mais aucun de nous deux n’est vraiment tenté par l’expérience asiatique.
Après nous être régalé tous les trois avec notre repas afghan, nous descendons vers le boulevard où S. prendra un taxi et nous chercherons une station de métro. Il est déjà minuit passée, lorsque nous nous embrassons pour nous dire au revoir ; nous nous reverrons peut-être l’année prochaine en Corse, où nous louerons une maison avec un autre ami français qui habite en Tanzanie. Je ne veux pas seulement faire deux bisous à S., je veux aussi la serrer fort dans mes bras, comme on fait chez nous, lorsque l’on quitte quelqu’un qu’on aime bien. C’est ma façon de lui transmettre l’affection que j’ai pour elle, de la remercier pour ces deux soirées passées ensemble. Cela la surprend et elle ne réagit pas, on dirait que cela la gêne. « Allez, amiga S. ! », je lui dis, « après toutes ces années en Afrique, tu me fais ça ? » Elle sourit et finit par me serrer elle aussi dans ses bras.
Au moment où je me tourne, je vois le visage d’un type qui me regarde et me sourit, c’est quelqu’un que je connais, mais que je n’arrive pas à situer. Lorsqu’il me parle en espagnol, avec l’accent de Cali, je le reconnais. C’est L., et derrière lui, son petit copain français, X. Cela fait deux ans qu’on s’est vus, eux et moi, pour la dernière fois, un autre été, à Paris. Avec F., nous leur avions rendu visite chez eux à Cali, il y a plus de trois ans, lors d’un de ces rares voyages que nous avons fait ensemble en Colombie. Et maintenant, le hasard ou le destin, qui sait, nous fait nous rencontrer sur un trottoir parisien. En tous cas, nous avons tous la sensation de nous être donnés rendez-vous. Nous attendons que S. prenne son taxi et partons avec eux, car une rencontre de la sorte, il faut bien l’arroser.
X. et F. se sont connus lors de l’arrivée de F. en Colombie, au début de sa mission de coopérant en lieu et place du service militaire, à un moment où aucun des deux n’assumait pas leur homosexualité. F. avait été hébergé pendant un mois chez X., qui était aussi coopérant depuis un an. Quant à moi, je les ai connus tous les deux, X. et L., quelques années plus tard. X. avait quitté le pays après sa coopération et était rentré en France, mais un an après il avait décidé de retourner s’installer avec L. à Cali, où ils vivent depuis près de dix ans. Ils sont donc un vieux couple, tout comme nous, et comme nous, eux aussi, ils sont pacsés depuis longtemps.
Ils nous expliquent qu’ils viennent de voir les feux d’artifice du 14 juillet sur les Champs de Mars. Nous, on avait complètement oublié cette date ; on avait d’autres choses bien plus importantes à faire que de regarder ces feux. Nous remontons la rue pour chercher un bar ; au bout de quelques minutes, nous arrivons en bas de l’immeuble où se trouve l’appartement qu’une copine leur a prêté pour leur séjour parisien. A l’angle, un bar tenu par des algériens est toujours ouvert. Nous nous installons en terrasse. Un jeune kabyle blanc, presque blond, avec un accent très marqué, vient prendre commande.
Nous y resterons des heures jusqu’à la fermeture. Nous nous souviendrons de plein de choses, parlerons aussi d’avenir, de nos projets et de nos plans, des leurs et des nôtres ; nous materons les mecs qui passeront, et parlerons, comme des filles, des hommes, tout en rigolant et en nous moquant de nous-mêmes. On parlera aussi, en espagnol pour qu’il ne comprenne pas, du jeune kabyle qui draguera X., même s’il nous parlera à son tour de sa copine alsacienne. Jamais on n’aurait osé imaginer qu’on finirait la soirée de cette façon. On se dit que, parfois, le hasard sait très bien faire les choses ; et nous rions, tous les quatre, comme les adolescents que peut-être nous n’avons pas cessé d’être.
La journée se termine et malgré la fraîcheur, il fait beau ; le soleil se reflète sous les eaux calmes du canal de La Manche que nous apercevons à notre gauche, tandis que nous serpentons la route qui traverse les collines qui séparent Trouville d’Honfleur. A chaque virage la paysage se transforme : un manoir, la mer, une petite maison normande, un champ jaune, une église, une forêt. Au bout de quelques minutes, nous arrivons dans la petite commune où le frère de F. a construit sa maison. A notre arrivée, il est tout seul, les enfants sont chez leurs grand parents maternels et sa femme rend visite, avec la petite dernière, à une tante qui est malade á l’hôpital. Il est en train de terminer de préparer une terrine pour un dîner qui lui a été commandé pour le week-end prochain.
Même s’il est supposé être en vacances, F. a travaillé toute la journée ; il a dû réviser vingt documents qu’on lui avait envoyés juste avant notre départ pour qu’il fasse des commentaires. C’est comme si les circonstances s’étaient alliées contre nous pour nous empêcher de nous ancrer dans le présent et d’y vivre. Pendant ce temps-là, j’en ai profité pour écrire ces quelques lignes. En fin d’après-midi, nous avons sauvegardé nos documents respectifs dans une clé usb avec l’idée de les envoyer et de les mettre en ligne chez le frère de F. car dans l’appartement de la mère il n’y a ni téléphone, ni connexion à internet.
La belle sœur et la mère de F. arrivent et on s’apprête à prendre l’apéro. Juste avant que l’on ouvre la bouteille de champagne, je me décide à aller regarder mes e-mails. Il n’y a que deux messages importants. Celui de C., un contact de GA avec qui je corresponds par mail, où il me confirme qu’il ne pourra pas monter sur Paris samedi prochain ; on ne pourra pas donc faire connaissance. L’autre message a été envoyé par « el enano » (le nain), un ami de là-bas, que nous appelons ainsi par affection et parce qu’il mesure une dizaine de centimètres de moins que nous. Il y a tellement d’affection dans son message que j’oublie un instant la déception ressentie lorsque je n’ai pas vu la réponse que j’attendais.
Non, G. n’a pas écrit. Il ne m’a pas dit s’il a reçu les informations que je lui ai envoyées sur l’histoire du cinéma, si cela lui a servi pour rédiger le document qu’il devait rendre lundi dernier. Il ne m’a pas dit non plus s’il va pouvoir acheter les cassettes pour tourner ces témoignages de jeunes homos qui feront partie du petit film que nous envisageons de réaliser là-bas, dans ce pays où l’homosexualité est pénalisée. Aucune nouvelle. Rien. Et cela me préoccupe, je crains que les choses n’avancent pas. Je me dis que j’aurais dû peut-être rester là-bas et travailler avec lui, avec eux.
Mais maintenant, il faut que je sois ici, que je revienne en France. Je me lève et cède la place à F. qui doit regarder ses mails et envoyer les documents corrigés. Mes textes, je les mettrai en ligne plus tard, si j’ai le temps, si j’ose, car j’ai un peu honte de squatter ainsi l’ordinateur du frère de F. Pour le moment, je mets la table. Une fois la table mise et le champagne servi, F. nous rejoint et la conversation repart, sur tout et sur rien, sur le travail, sur l’avenir.
Après dîner, je sors fumer sur la terrasse à moitié construite. Le frère de F. vient s’asseoir à côté de moi et me demande une cigarette. Pendant que nous fumons, lui qui d’habitude n’est pas trop bavard avec moi, me parle de lui, de leur vie. Il me dit qu’il n’aime pas ce rôle de père de famille qui doit amener l’argent à la maison, que cela le fatigue d’être lui le responsable des finances de la maison. Il me dit qu’il sait que sa femme ne pourrait pas s’occuper de l’argent et qu’il ne lui en veut pas. Il me dit que c’est sa façon d’être après tout, qu’elle est comme ça. Je lui réponds que dans notre cas, c’est pareil, qu’on fait chacun ce que l’on peut et sait faire de mieux, que c’est ainsi qu’il faut trouver l’équilibre. La conversation ne va pas plus loin ; on termine nos cigarettes et on rentre dans la maison.
Avant de partir, j’ose finalement me rasseoir devant l’ordinateur. Dans l’espoir de trouver ces nouvelles qui ne étaient pas arrivées, je regarde mon courrier, mais il n’y a rien de nouveau. Puis, je me connecte sur GA et mets en ligne le texte de notre première journée en France. Je ne réponds pas aux messages ; je ne voudrais pas m’attarder. Je me déconnecte. Quelques minutes après, nous prenons la route en direction de Bennerville. La soirée se termine.
Nous ne sommes toujours pas dans le présent. Ce passage par Caen en est la confirmation ; nous sommes retournés dans le passé et nous irons bientôt vers le futur incertain. C’est ici que F est né, lorsque son père commençait son parcours professionnel, c’est aussi ici au lycée Malherbe qu’il était en classe préparatoire HEC, et c’est ici, m’a-t-il dit, qu’il voudrait un jour s’installer. En nous promenant dans ces rues et ruelles, j’essaie de m’imaginer ici, vivant ici, faisant cette ville la mienne. J’ai beau faire des efforts, je n’y arrive pas.
Après le rendez-vous chez le pneumologue, qui lui a dit que tout allait bien, qu’il était guéri, nous laissons la voiture dans un parking et partons en promenade. Il me montre le château, l’abbaye aux hommes, l’abbaye aux dames, les quartiers des alentours qui n’ont pas été bombardés pendant l’assaut de la ville á la fin de la deuxième guerre mondiale, car, me raconte F. une fois de plus, les Anglais avaient des consignes pour ne pas toucher à ces sites que Guillaume le conquérant, leur roi normand, avait fait construire avant de partir conquérir les îles britanniques. Nous prenons la rue Froide, qui s’appelle ainsi, me raconte-t-il, car d’après la légende, Guillaume aurait traîné Mathilde par les cheveux dans les rues de Caen, et lorsqu’ils traversèrent cette rue-là, elle se plaignit du manque de compassion de ses habitants.
Je ne sors pas mon appareil car il pleut, et car je me dis aussi que nous ne sommes pas ici pour faire du tourisme. Je cherche un salon de coiffure, cela fait des jours que je veux me faire couper les cheveux. Ce serait aussi une façon, je pense, de rentrer enfin dans le présent. Je laisse tomber, les prix sont trop élevés, et je n’aime pas dépenser tant d’argent dans une coupe. A Paris, je cherchais toujours les petits salons du quartier, tenus par des asiatiques ou des arabes, qui étaient très bon marché. Il me faudra peut-être attendre d’arriver à Paris.
Sous la pluie, nous arrivons au restaurant où, me raconte F., la famille venait déjeuner, où son père recevait ses clients. Nous rentrons et commandons. Nous sommes ici sans y être vraiment. Il m’amène dans un voyage vers le passé, à son passé, et je me laisse entraîner. C’est la première fois que je suis dans sa ville natale. Il m’a tant parlé de Caen, de tout ce qu’il a vécu ici, que je ne peux que me taire et écouter encore une fois ces histories, son histoire qui se dévoile à moi d’une façon tout à fait différente, comme pour la première fois.
Après déjeuner et après le rendez-vous avec un conseiller financier, nous partons faire un circuit assez particulier. Près du tribunal, F. me montre l’immeuble où son père avait son bureau et où il avait aménagé les combles pour que F. puisse y loger le temps de ses études. Puis, nous nous approchons de la maison où le père de sa mère avait établi le magasin qui fournissait les pâtissiers de la région et où les enfants passaient la plupart de leur temps sous l’aile d’une arrière grand-mère qui tenait cette maison d’un bras de fer. Finalement, il m’amène jusqu’à la clinique où il est né. Tout est là, mais rien n’a le même sens, car il le sait, la vie, notre vie, nous la vivons ailleurs. Ici, il n’y a que des souvenirs d’une autre vie qui fut déjà et qui ne sera plus.
Néanmoins, il insiste, il rêve d’un jour venir s’installer ici, dans sa ville natale. Je regarde la ville, j’essaie de la comprendre, de la sentir. C’est une belle ville, ses quartiers anciens sont magnifiques, du même que tous ces monuments ; mais je ne me sens pas touché. Je me demande pourquoi. Qu’est-ce qui m’empêche de me sentir à l’aise ici ? Tout à coup, c’est lui qui trouve la réponse lorsque nous sommes assis sur la terrasse d’un café : « Tu as remarqué ? », me demande-t-il. « Il n’y presque pas de noirs et d’arabes dans cette ville ! » Je comprends alors que moi, je ne pourrais pas vivre dans un endroit où je devrais faire face à ma peur de me sentir différent, de me sentir regardé. Je le lui dis. Il ne dit rien. On verra le moment venu. Pour l’instant, il faut continuer à vivre notre présent qui, nous le savons tous les deux, est ailleurs, là-bas, dans ce petit pays que nous avons quitté il y a trois jours et qui continue à nous hanter.
On est tous à table, sauf lui, le compagnon de la mère ; il ne peut pas être assis à cause de la douleur insoutenable, il reste donc allongé sur le lit de son bureau où il passe ses jours et ses nuits désormais. Toute la famille maternelle est là pour fêter l’anniversaire de la mère : le grand père, la grand mère, l’oncle, les frères avec leurs femmes et leurs enfants. Il ne manque que la sœur qui avait rendez-vous à Paris ce matin.
Moi, qui n’ai jamais trop mangé pendant ce genre de repas, je dévore tout : la terrine de foie gras, le gigot d’agneau, la salade et quelques fromages pas trop forts, le gâteau aux fraises qui a été fait par le grand père ; et je bois aussi : du champagne, du monbazillac, du rouge, et le petit verre bien normand de calva. Je mange, je bois, je me sens en famille, et pourtant, je ne suis pas tout à fait à l’aise. Je suis et je resterai un étranger, quelqu’un venu d’ailleurs. C’est peut-être que, comme hier, je suis toujours ailleurs, au chaud, sous le soleil des tropiques. Là, en ce moment, je n’ai qu’une envie : partir, et que nous puissions enfin être seuls, nous deux.
En fin d’après-midi, le déjeuner fini, nous nous rendons à Bennerville, à l’appartement de la mère, qu’elle n’occupe plus depuis des mois, voire des années, depuis qu’elle a décidé de déménager chez son compagnon. Nous y resterons jusqu’au jeudi. Nous prenons la route vers la côte. Au fur et à mesure que nous avançons, la pluie commence à s’arrêter et le ciel à s’éclaircir. Il ne fait pas chaud, mais ces rayons de soleil qui apparaissent sont comme une promesse de cet été qui n’est pas au rendez-vous.
Je suis très fatigué ; j’ai peut-être trop mangé et bu, mais c’est aussi à cause du décalage horaire duquel je ne me suis pas encore remis. Cette nuit n’en a pas été une. Nous nous sommes couchés vers 23 heures (15 heures là-bas). Nous avons donc fait plutôt une longue sieste, nous réveillant à peu près toutes les heures, le sommeil très léger. Les virages, les ralentissements, les arrêts me bercent et je m’endors. Je me réveille lorsque nous arrivons à Touques où nous nous arrêtons pour acheter un adaptateur pour le chargeur de mon appareil photo chez Mr. Bricolage.
Nous traversons Deauville, et une fois de plus, F. me montre son lycée, là où il a passé son baccalauréat. Depuis que nous nous sommes connus, il m’a toujours parlé de cette ville, de ce lycée. Il y a onze ans, quand nous commencions à sortir ensemble, il m’avait prêté la cassette d’ « Un homme et une femme » pour que je connaisse la ville de son adolescence. C’était une façon de me laisser entrer dans sa vie, de me montrer en quelque sorte qui il était, d’où il venait. Et c’était beau et touchant. Je m’en souviens encore et je souris.
A la sortie d’un rond-point, nous sommes arrêtés par deux policiers. Ma paranoïa fait que je me demande si ce n’est pas à cause de ma peau basanée, de ma gueule d’arabe. Lorsque nous sortons de la voiture, je vois la fille qui a été arrêtée avant nous : c’est une blonde très blanche, très normande, en fait, aux joues rouges. F. montre son permis de conduire et moi je passe au policier les papiers de la voiture que j’ai sortis de la boîte à gants. Lorsqu’il me rend les papiers, il me regarde droit dans les yeux et avec un sourire me dit : « Merci, monsieur. Au revoir ! »
Une fois dans l’appartement, nos lourdes valises posées, je sors sur le balcon fumer une clope. Je regarde la petite colline qui s’élève en face de moi, les arbres sur le sommet et la maison normande qui s’érige à droite, sur la pente. Cette lumière jaune de fin d’après-midi que j’aime autant, et qui me rappelle ces couchers de soleil jaunes, oranges, violets et rouges de ma ville, illumine le paysage tout entier. Un soupir m’échappe. Des souvenirs d’un autre temps, peut-être.
Je regarde à l’intérieur de l’appartement, je le vois lui, aller et venir ; il bouge, il marche, il a les mêmes gestes qu’il y a onze ans. Je tressaille, lorsqu’en le regardant, cette sensation de tendresse et de désir mélangés m’envahit ; la même que je ressentais chaque fois que je le voyais, que je le croisais, il y a onze ans, quand nous commencions à peine à nous connaître, et qu’il me plaisait tant, quand nous ignorions de quoi notre avenir serait fait. A travers la vitre, je lui souris, je lui fais un baiser et d’un regard je lui dis : « attends, j’arrive ».
C’est quand même beau cet été septentrional, malgré cette pluie fine et ces 15 degrés qui font penser plutôt à l’automne. Lorsque le ciel se dégage, les arbres, les pâturages et les cultures sont baignés par cette belle lumière jaune de fin d’après-midi. Ces rayons de soleil n’y font rien ; il continue à faire frais. Mais, moi, j’ai chaud ; après presque 24 heures ma peau a su garder la chaleur des tropiques, la chaleur de cette ville qui, contre toute attente, est devenue mon chez moi. Non, je ne suis pas encore arrivé, je ne suis pas encore en France, je suis resté là-bas, et j’attends toujours un appel, un sms, un petit message par msn. Ces derniers jours avant notre départ sont devenus des images gravées quelque part dans ma tête qui me poursuivent sans répit. Un geste, un sourire, une caresse, un regard, une larme, un baiser. De très fortes présences qui maintenant sont des absences ; un manque, un vide.
Oui, je suis ailleurs ; là-bas, peut-être, dans ce nouveau chez moi. Sensation étrange tout de même : Lorsque nous arrivions à Evreux, ce matin, au milieu de cette interminable queue de voitures qui se dirigeaient vers la base militaire où un meeting aérien aurait lieu, je me suis dit, je lui ai dit que je me sentais arriver chez moi. Je ne lui ai pas dit « chez toi », je lui ai dit « chez moi ». Au fil de ces dernières années, son pays est devenu le mien ; sa famille, la mienne. Et néanmoins, j’étais ailleurs. Là-bas, oui, dans cet autre chez moi, mon vrai, notre vrai chez nous, si provisoire soit il, car on le sait, dans un an, nous serons sans doute partis. Il nous faudra alors, nous chercher, nous construire, un autre chez nous. Toujours en partance, toujours ici et ailleurs. Dans un an ce sera Paris ou Dakar ou Bangkok. Qui sait ? Maintenant, on vit le présent. Mais ici, la France, pour moi c’est le passé. Mon présent est bien là-bas, ma vie, je la vis là-bas, parmi ceux que j’ai quittés. Ils sont tous en moi. Il est en moi, tatoué quelque part sur ma peau. Même s’il s’agit d’un tatouage qui s’effacera peut-être un jour.
Cela fait plus de 24 heures que nous sommes débout. Lui, il n’a pas dormi dans l’avion, m’a-t-il dit ; moi, je n’ai dormi que quelques minutes juste après dîner. Nous sommes fatigués et attendons qu’il soit 23 heures (15 heures, là-bas) pour aller nous coucher. Cette longue journée qui a commencé samedi à 6 heures (14 heures, ici) va bientôt se terminer. Il faut qu’elle se termine. Elle a été forte en émotions. Et douloureuse. Non pas parce qu’avoir quitté notre chez nous ait été difficile, mais qu’à notre arrivée nous attendaient de mauvaises nouvelles. Nous savions que le compagnon de ma belle-mère était sous traitement contre un cancer des os, mais ce que nous ne savions pas c’est que son état c’était autant dégradé.
Lorsque nous sommes arrivés, nous l’avons vu depuis le portail, juste avant d’entrer dans la propriété. Il était sorti jeter la poubelle. Il marchait avec difficulté s’arrêtant à chaque petit pas pour pendre du souffle. Quand il a aperçu la voiture, il s’est arrêté et a regardé vers nous sans nous reconnaître. Il était maigre, pâle, presque transparent, comme s’il s’apprêtait à disparaître. Plus tard, nous avons appris qu’il supportait mal le traitement, que malgré la morphine, la douleur était devenue insupportable. Il sait maintenant qu’il n’y aura pas de guérison, que c’est bientôt la fin.
Ce n’est pas facile d’être confronté à la douleur et encore moins à l’imminence de la mort. On pense à celui qui partira et aussi à ceux qui resteront. On ne peut pas s’empêcher non plus de penser à soi. Quand cela nous arrivera-t-il ? Comment ? Qui partira le premier ? Pourrons-nous surmonter ce départ définitif de l’autre ? Pourrai-je le surmonter, moi ? Le pourra-t-il ? Nous ne l’avons pas dit dans une église, devant un prêtre, mais nous nous sommes dits que notre histoire existerait jusqu’à ce que la mort nous sépare. Et cette nuit, sans aucun mot, d’un regard, nous nous le redisons encore, en espérant que la vie ne changera pas nos plans.